Séance 27 — L’État et la transmission des normes par le droit, le soin et l’éducation
Changer, puis changer encore. Les réinventions successives imposées aux éducatrices dans le domaine de la déficience intellectuelle et de l’autisme au Québec, 1975-2010
Julien Prud’homme
Université du Québec à Trois-Rivières
Alors que les professions établies, dont la médecine, se targuent de racines qu’elles aiment prolonger jusqu’à l’Antiquité, d’autres métiers subissent plutôt des injonctions répétées à « se réinventer » pour s’adapter à des besoins « changeants » définis par d’autres. Ces ruptures imposées empêchent plusieurs corps de métier de s’inscrire dans une réelle continuité, tant pratique que symbolique. La répétition dans la durée de pareils épisodes de déboussolage caractérise différents secteurs d’emploi et affecte la trajectoire historique de nombreux corps de métier.
Les éducatrices du secteur de la déficience intellectuelle et de l’autisme offrent un exemple probant. Au Québec, la première vague de désinstitutionnalisation de la déficience intellectuelle, de 1970 à 1990, s’accompagne d’un discrédit des approches dites cliniques. Les éducatrices doivent renoncer à ce qui constituait leur principal modèle professionnel et intérioriser de nouvelles approches basées sur la normalisation. De 1990 à 2010, toutefois, les établissements de déficience intellectuelle renouent avec des modèles cliniques, notamment afin d’annexer la clientèle autiste. Il en découle une vaste entreprise de re-clinicisation « par le haut » des intervenantes, dont les modalités varient selon les régions. À l’aide d’enquêtes sur des établissements de l’Outaouais, de la Mauricie et de Laval, cette communication prend la mesure de ces ruptures programmées dans la trajectoire professionnelle des éducatrices, ainsi que de leurs effets sur l’expérience de travail et sur la hiérarchie des métiers dans ce secteur d’emploi à mi-chemin entre la santé et l’éducation.