Congrès 2026

Séance 11 — Histoire industrielle et expérience historique de la classe ouvrière

Influences transnationales et invisibilisation locale? Documenter et éradiquer la «lèpre de l’allumettière» au Canada (1845-1914)

Kathleen Durocher

Université du Québec à Montréal

Entre 1845 et 1855, plus d’une centaine de publications savantes rapportent l’existence d’un mal propre à la main-d’œuvre employée dans la production d’allumettes : la nécrose phosphorée. En Europe, des mesures sont mises en place pour encadrer la manipulation du phosphore blanc, responsable de ce mal. Certains États décident même d’interdire progressivement son usage à partir des années 1870. Au Canada, l’intérêt pour cette maladie professionnelle demeure marginal. Peu de textes l’évoquent et la classe dirigeante ignore largement ce danger qui guette les ouvrièr.es. Ce n’est qu’en 1914 que le Parlement fédéral adopte une loi pour prohiber la confection d’allumettes empoisonnées. La vaste majorité des allumettes sont produites au Québec. La main-d’œuvre est surtout composée d’adolescentes et de jeunes femmes canadiennes-françaises. À l’inverse, les acteurs impliqués dans le processus de documentation, de réglementation et d’interdiction sont exclusivement des hommes, pour la plupart anglophones. Que ce soit en raison de leur classe, de leur genre et de leur origine ou simplement du fait que l’industrie qui les emploie est relativement modeste, les allumettièr.es attirent peu l’attention de ceux qui ont la capacité d’agir pour enrayer l’intoxication qui les menace. En fait, c’est plutôt un jeu d’influences transnationales qui conduira l’État à intervenir. Cette communication explore ce phénomène ainsi que l’invisibilisation de la main-d’œuvre qui en résulte.