La Revue d’histoire de l’Amérique française s’apprête à publier sa 300e livraison. S’agit-il d’un tournant majeur dans l’histoire de la revue, d’un « tricentenaire » qui mérite de fastueuses célébrations? Peut-être pas. Plus simplement, il nous semble opportun de profiter de cet « anniversaire » pour revisiter l’histoire et l’historiographie de la mémoire et de la commémoration au Québec et en Amérique française.
Dans les dernières décennies du 20e siècle, un certain nombre de publications phares ont posé les bases de ce qui deviendra une véritable vague d’études de nature mémorielle. Après les réflexions de Maurice Halbwachs sur la mémoire collective (1950), les lieux de mémoire de Pierre Nora (1984-1992), les traditions inventées d’Eric Hobsbawm (1983), les communautés imaginées de Benedict Anderson (1983), la postmémoire de Marianne Hirsch et les liens entre histoire et mémoire de Jacques Le Goff (1988), Annette Wieviorka (1998, 2003) et Paul Ricoeur (2000) révèlent le caractère construit de la mémoire, de ses monuments et célébrations. Ces travaux ouvrent également une large avenue pour éclairer la construction et l’imposition de représentations et de cadres identitaires – à commencer par les différents nationalismes.
Dans ce contexte historiographique, le Québec et l’Amérique française apparaissent rapidement comme des terreaux favorables à de telles études. En effet, dans cet espace historique se sont succédé et enchevêtrés, à un rythme soutenu, un ensemble de cadres identitaires impériaux, coloniaux et nationaux propices aux études mémorielles. Dans la foulée des études pionnières de Jacques Mathieu et Jacques Lacoursière (1991) et de Jocelyn Létourneau (2000) qui ont analysé la relation entre la mémoire et l’identité québécoise, les enquêtes se multiplient dans les premières décennies du 21e siècle. Plusieurs approches composent ce champ historiographique des études mémorielles. Une première s’intéresse aux mécanismes mémoriels associés aux commémorations : celles de la Première Guerre mondiale (Mourad Djebabla, 2004) ou d’une bataille marquante de la Seconde (Béatrice Richard sur Dieppe, 2002), de fondations comme le tricentenaire de Québec (H.V. Nelles, 1999; Ronald Rudin, 2003), d’une figure historique fantasmée (Patrice Groulx avec Dollard des Ormeaux, 1998 et 2024), ou encore d’un événement traumatisant (Isabelle St-Amand et la crise d’Oka, 2015; Ronald Rudin et la création du parc national Kouchibouguac, 2016; Mélissa Blais et la tuerie de Polytechnique, 2024). Une deuxième approche étudie les manifestations mémorielles de manière plus large, que ce soit celles relatives aux différentes mémoires publiques à Montréal (Alan Gordon, 2001) et en Acadie (Ronald Rudin, 2014), aux célébrations de fêtes nationales au Canada français (Marcel Martel et Joel Belliveau, 2021), ou à la mémoire publique de la Révolution tranquille au Québec (Martin Pâquet et Stéphane Savard, 2021). Une troisième approche analyse les interprétations mémorielles et les représentations du passé proposées par certains historiens tels Benjamin Sulte (Patrice Groulx, 2008), Lionel Groulx (Michel Bock, 2004), ou, de manière plus large, celles et ceux qui ont donné une signification à la Révolution tranquille (Sébastien Parent, 2013) et à ses origines (Sophie Dubois avec Refus global, 2017). En lien avec cette dernière tendance, des sociologues s’intéressent à la saturation de la mémoire (Régine Robin, 2003), à la place de la mémoire du « Canada français » dans la société québécoise (Joseph Yvon Thériault, 2002) ou encore à celle de l’Église catholique au Québec (Jean-François Laniel, 2018). Sans oublier les chercheurs et chercheuses qui portent plutôt leur regard sur les usages publics du passé et les débats mémoriels qui y sont associés (Martin Pâquet, 2007; Martin Pâquet et Serge Dupuis, 2018). Et c’est sans parler de ces mémoires qui circulent, comme celle du duvaliérisme, telle qu’elle se manifeste dans la communauté haïtienne de Montréal (Virginie Belony, 2023).
On le voit, l’historiographie sur la mémoire et la commémoration au Québec et en Amérique française possède des fondations solides sur la base desquelles il est possible de réfléchir et de proposer de nouvelles avenues. Dans le cadre de ce dossier de la RHAF, notre objectif est à la fois d’aborder la commémoration comme objet d’étude historique et de proposer des contributions novatrices sur le sujet. Dans le premier cas, du point de vue historiographique, force est de reconnaître que d’importantes transformations ont eu lieu depuis les premières études s’intéressant à la mémoire et à la commémoration au Québec et en Amérique française (pensons notamment à la montée d’une historiographie postcoloniale ou décoloniale). Nous invitons donc chercheuses et chercheurs à proposer des bilans de cette production, mais aussi à réfléchir aux pistes qu’elle ouvre. Dans le second cas, si la vague de recherches initiale est passée, la mémoire et la commémoration continuent à éveiller la curiosité des historiennes et des historiens. Nous sollicitons donc des articles proposant de nouveaux cas d’étude qui illustrent l’évolution plus récente des études mémorielles.
Harold Bérubé (Université de Sherbrooke) et Stéphane Savard (UQAM) assument la direction de ce dossier spécial. Ils vous invitent à soumettre des propositions de notes de recherche ou d’articles comprenant un titre, un résumé de 250 mots au maximum et une notice biographique de 100 mots avant le 28 août 2026 à leurs deux adresses :
- Harold Bérubé (harold.berube@usherbrooke.ca)
- Stéphane Savard (savard.stephane@uqam.ca)
Si votre proposition est retenue, vous aurez jusqu’au 1er mars 2027 pour soumettre votre article (7000-9000 mots incluant les notes) ou votre note de recherche (3000-5000 mots incluant les notes).