Lionel Groulx (1878-1967)

(source : BAnQ, Archives nationales à Montréal, Fonds Antoine Desilets, P697, S1, SS1, SSS17, D13. Photo : Antoine Desilets).
Fondateur de l’Institut d’histoire de l’Amérique française (IHAF) et de sa revue à la fin des années 1940, l’abbé Lionel Groulx, devenu chanoine en 1928, est une figure marquante de l’histoire intellectuelle canadienne-française. Né en 1878 dans un Québec majoritairement rural et religieux, il est mort en 1967 en pleine Révolution tranquille, dans un Québec urbanisé et industriel, en voie de sécularisation. C’est à travers cette évolution au long cours que s’est affiné chez lui un projet intellectuel et historiographique orienté vers la préservation culturelle et spirituelle du Canada français. Sous sa plume, la mission de l’historien s’est souvent, au gré des contextes, confondue avec celle de l’intellectuel soucieux d’éclairer, voire d’édifier, la vie nationale et religieuse des Canadiens français. Figure influente aux multiples facettes, il fut tour à tour prêtre, romancier, essayiste, éducateur, éveilleur de conscience, professeur de collège et d’université, intellectuel engagé et historien.
Une figure controversée
Si tous s’entendent pour voir dans Lionel Groulx l’un des maîtres à penser du mouvement nationaliste canadien-français de l’entre-deux-guerres, sa pensée et son œuvre ne cesseront de faire débat de son vivant comme après sa mort. Aux yeux de plusieurs, il aura été un précurseur de la Révolution tranquille, auteur d’une œuvre audacieuse et méritoire, soucieuse avant tout du devenir collectif des Canadiens français. Certains, ayant rompu avec son nationalisme traditionaliste, voient néanmoins en lui l’une des figures tutélaires de l’indépendantisme québécois. Enfin, pour d’autres, Groulx apparaît comme un penseur rétrograde, contradictoire, « ethnicisant » et flirtant parfois avec le racisme (notamment eu égard à son traitement des Juifs et des Premières Nations). En effet, son nationalisme culturel et messianique, dont les références plongent fréquemment dans le 19e siècle, le rattache à un univers de pensée qui s’éloigne à maints égards des sensibilités actuelles.
Un historien prolifique et un pionnier de la discipline historique au Québec
La controverse entourant l’intellectuel public tend à nous faire oublier l’apport scientifique du professeur et de l’historien qu’il a été. Les réalisations de Groulx à cet égard sont loin d’être négligeables, d’autant qu’il a été formé en littérature et en théologie à une époque où aucune formation universitaire structurée en histoire n’existait encore au Québec. Titulaire de la première chaire d’histoire du Canada français à l’Université de Montréal de 1915 jusqu’à sa retraite en 1949, inspirateur de la première Semaine d’histoire du Canada, tenue en 1925 (en quelque sorte le premier colloque historien du Québec), figure mentorale pour toute une génération d’historiennes et d’historiens et auteur d’une œuvre historique abondante, dense et fouillée, Groulx figure au rang des pionniers de la discipline au Québec.
Sur le plan historiographique, son œuvre fait pendant à celle de François-Xavier Garneau, avec qui il partage le titre d’historien national. Mais c’est plutôt à l’enseigne d’une conception volontariste et providentialiste de l’histoire qu’il a cherché à restituer la trajectoire collective du Canada français, avec le souci d’en exhumer les fondements, les grandes lignes et les permanences. Spécialiste du Régime britannique auquel il a consacré une large part de ses écrits historiques, Groulx figure parmi les premiers à interpréter la Conquête de 1760 comme un drame historique pour l’être national canadien-français, à rebours de l’interprétation loyaliste et de la thèse de la conquête providentielle. Sous le régime de subordination coloniale qui en a découlé, l’histoire du Canada français suit, chez lui, une trajectoire ascendante : celle d’une reconquête du soi collectif, fondée sur les vertus du « sol », du catholicisme et de la lutte politique. Parmi ses ouvrages les plus marquants figure sa vaste Histoire du Canada français, parue entre 1950 et 1952. Vouée à l’affirmation et à la promotion de la spécificité culturelle de la nation canadienne-française, l’œuvre historienne de Groulx s’est peu attachée à l’étude de sa diversité constitutive, tout comme elle a cherché à marquer une distance culturelle avec l’univers des Premières Nations, dont le traitement reste tributaire des préjugés évolutionnistes.
On doit enfin souligner son rôle sur le plan de l’institutionnalisation de la science historique. Il est, disions-nous, de la fondation de l’Institut d’histoire de l’Université de Montréal — son futur département d’histoire —, et le principal artisan, avec sa nièce Juliette Lalonde-Rémillard, de l’IHAF en 1946 et de la Revue d’histoire de l’Amérique française en 1947. Il est également impliqué, avec d’autres, dans la création de la Fondation Lionel-Groulx en 1956, un organisme voué à la perpétuation de son œuvre et, initialement, à la consolidation matérielle et financière de l’IHAF. La Fondation abritera par la suite le Centre de recherche Lionel-Groulx (1976), longtemps doté d’un service d’archives et d’une bibliothèque spécialisée. Faut-il souligner que, pour Groulx, ces institutions n’avaient pas pour vocation primordiale d’être des instruments de propagande nationaliste, mais des lieux de recherche et de diffusion scientifiques ? La plupart d’entre elles lui ont d’ailleurs survécu et existent toujours aujourd’hui, signe de la pérennité de son héritage, nonobstant les débats qu’alimente encore son œuvre.