Brève histoire de l’Institut d’histoire de l’Amérique française
L’IHAF est aujourd’hui reconnu comme la principale association de professeur.es, d’étudiant.es, de chercheurs et chercheuses, d’amateurs et d’amatrices d’histoire du Québec et de l’Amérique française. Ce statut est le fruit d’une longue évolution qui remonte aux années d’après-guerre, alors que s’accélère le processus de disciplinarisation de l’histoire au Québec.
Les premières années (1946-1967)

(BAnQ, Archives nationales à Montréal, fonds Lionel Groulx, CLG1, S9, SS1, D1, P335. Photo : Paul Guillet.)
L’Institut voit le jour officiellement en 1946. Avec la Revue d’histoire de l’Amérique française (RHAF), lancée l’année suivante, il forme durant ses deux premières décennies d’existence une société savante stable et homogène, à la fois élitaire et masculine, marquée par une orientation clérico-nationaliste et issue du cercle relationnel montréalais de son fondateur, le chanoine Lionel Groulx (1878-1967). L’Institut est alors, pour l’essentiel, l’affaire d’un seul homme qui, secondé de sa nièce, Juliette Lalonde-Rémillard, parvient à rallier à son projet les historien.nes amateurs, les sociétés d’histoire et les rares professionnel.les de son temps autour d’un idéal autoproclamé de scientificité. Grâce à une toile d’amitiés et d’institutions qui déborde le cadre montréalais, l’IHAF arrive aussi, assez tôt dans son histoire, à s’inscrire dans des dynamiques provinciales, nationales et internationales.
La vocation première de l’Institut et de sa revue est d’enorgueillir le Canada français d’institutions culturelles à la fois légitimes dans le champ des savoirs et capables de rayonner à l’échelle internationale. Pour cette raison, Lionel Groulx ne leur attribue pas de rôle patriotique explicite, car il s’agit avant tout d’imposer le caractère scientifique et donc relativement désengagé des nouveaux organismes. Le fondateur mise plutôt sur la qualité méthodologique des travaux et sur la richesse des connaissances qui y sont développées afin de servir la grandeur nationale. Il parvient ainsi à assigner à la RHAF et à l’IHAF un idéal d’objectivité tout en leur conférant, indirectement, une fonction sociale et nationale.
Vers l’institutionnalisation (1967-1980)
La période qui va du décès de Groulx, en 1967, à 1980 est marquée par la « québécisation » de l’Institut et par un mouvement d’institutionnalisation. Désormais privé de sa figure tutélaire, l’IHAF se restructure et s’adapte au monde universitaire issu de la Révolution tranquille. Son optique, longtemps animée par le paradigme de l’Amérique française, tend à se recentrer sur le Québec.
L’arrivée d’une nouvelle génération de jeunes professeurs (quelquefois professeures) favorise une réorientation plus explicite de la mission de l’IHAF dans le sens de la promotion de la recherche scientifique. Les structures de gouvernance sont modernisées à cette fin. Le conseil d’administration passe de 3 à 11 membres en 1972, et un comité est formé pour la revue qui impose des normes de publication plus strictes. Le Centre de recherche et de documentation de l’Institut est par ailleurs réorganisé et professionnalisé. En 1978, la Fondation Lionel-Groulx achète une maison adjacente au 261 Bloomfield, autrefois la résidence personnelle du chanoine Groulx, pour abriter le Centre et accueillir les chercheurs et chercheuses. Le colloque annuel devient pour sa part un véritable congrès scientifique, lequel demeure encore de nos jours un rendez-vous annuel très couru. L’édition de 1974, à Québec, réunit plus de 400 participants!
L’Institut exerce plus sérieusement, dans les années 1970, un rôle de groupe de pression. Il s’active tantôt pour demander au gouvernement de nommer un archiviste compétent à la direction des Archives du Québec, tantôt pour défendre l’accès aux registres de l’état civil, tantôt pour promouvoir les aides à la publication. On observe aussi une certaine proximité avec le politique. Au congrès de 1974, le ministre des Affaires culturelles Denis Hardy prononce une conférence pour présenter ses politiques et, en 1976, la nomination de l’historien Denis Vaugeois à ce même poste est accueillie avec enthousiasme.
La fin de la décennie se place le signe de l’inclusivité. Des efforts sont faits pour mieux intégrer les étudiant.es et les femmes. Andrée Désilets devient en 1978 la première secrétaire de rédaction de la RHAF, et Susan Mann Trofimenkoff, la première organisatrice du congrès annuel, en 1979. Mais cela dissimule d’autres formes d’exclusion : la promotion des intérêts des historiens professionnels du Québec se fait manifestement au détriment des minorités francophones canadiennes et des historien.nes amateurs. Enfin, les années 1970 se referment avec le départ d’une cheville ouvrière et pionnière, Juliette Lalonde-Rémillard, qui se retire de l’IHAF pour se consacrer à la Fondation Lionel-Groulx.
Affirmation et redéploiement (1980-2000)
À l’automne 1980, René Durocher décrit la période qui a suivi la mort de Groulx comme une « phase de transition difficile qui, aujourd’hui, tire à sa fin ». Pour jouer plus efficacement le rôle de groupe de pression capable de défendre à la fois les intérêts corporatifs de la discipline et les enjeux mémoriels, l’Institut se dote de comités permanents, prêts à intervenir sur des dossiers précis. Celui des affaires professionnelles et de la recherche, ainsi que le comité des archives, se montrent particulièrement actifs, tandis qu’un comité étudiant fait entendre la voix de la relève.
Les débats sur l’accessibilité et la conservation des archives, la déontologie de la recherche, le financement de la discipline et l’enseignement de l’histoire dominent l’agenda. L’IHAF multiplie aussi les partenariats : comité des usagers des Archives nationales, Association des archivistes du Québec et Société historique du Canada, parmi d’autres. L’adhésion à la Fédération canadienne des sciences sociales (FCSS) est particulièrement stratégique, notamment grâce à son Réseau des affaires féministes.
À l’approche de son 50ᵉ anniversaire, en 1997, l’Institut montre des signes d’essoufflement. Ses membres constatent que l’IHAF et la Revue demeurent largement méconnus du public, des médias et des décideurs. Au terme de son mandat à la présidence, Micheline Dumont pose une série de questions lucides, relayées ensuite par Joanne Burgess et un comité ad hoc sur l’avenir de l’Institut. Il s’agit, encore une fois, d’accroître la visibilité de l’IHAF, de retisser des liens avec les milieux de l’histoire, de la mémoire et du patrimoine, en plus de réaffirmer son rôle de porte-parole des historien.nes.
Défendre une discipline éclatée à l’ère postnationale (de 2000 à nos jours)
Dans un contexte d’éclatement des objets de recherche, de diversification croissante des intérêts et d’affirmation de l’histoire culturelle, le maintien de la cohésion disciplinaire et associative représente un nouveau défi. Comment l’IHAF peut-il continuer de se faire admettre comme LE représentant des affaires historiques au Québec à l’heure de la spécialisation des pratiques professionnelles et de la multiplication des regroupements dans le champ historico-patrimonial?

Là où il semble toujours possible de fédérer les historien.nes, c’est dans leur rapport aux sources. Au cours des années 2000, le travail de veille réalisé par l’Institut dans ce domaine est important. Un « droit à la mémoire » est revendiqué pour autoriser l’accès aux archives judiciaires et aux questionnaires des recensements fédéraux, par exemple. Le sort des archives religieuses fait aussi l’objet d’une offensive autour de 2005. Plus tard, en 2020, c’est l’avenir plus particulier des archives de Saint-Sulpice qui mobilise l’Institut. Ces représentations sont rarement menées en solo. C’est aux côtés de la Société historique du Canada, de regroupements d’archivistes et d’autres associations que la bataille est menée. Une coalition de pas moins de 23 organismes, par exemple, est réunie en 2016 pour déplorer la décision du Musée de la civilisation de fermer son service de la recherche.
Représenter l’histoire au Québec sans avoir voix au chapitre sur de larges portions du secteur de l’enseignement de la discipline représente assurément l’un des principaux défis auquel l’IHAF fait face depuis une vingtaine d’années. Ce déficit de représentativité, rappelons-le, trouve son origine dans la « loi Chagnon » de 1992 qui accordait aux facultés d’éduction la haute main sur les programmes d’enseignement au secondaire. Si bien que lorsqu’en 2006 une consultation s’enclenche autour de la création d’un cours d’« histoire et éducation à la citoyenneté », l’IHAF n’est pas invité par le gouvernement à émettre un avis. On est loin de l’époque où les oreilles du politique étaient grandes ouvertes et où le ministre des Affaires culturelles venait présenter son programme en plein congrès annuel.

Confrontée à un paysage éditorial en rapide mutation, avec la naissance de nouvelles publications savantes en histoire au Québec et la montée du libre accès, la RHAF doit par ailleurs négocier un nouvel équilibre entre sa mission et les exigences contemporaines de diffusion du savoir. De même, la rupture des liens de l’IHAF avec la Fondation Lionel-Groulx et le déménagement de ses locaux depuis l’avenue Bloomfield vers l’Université de Montréal en 2010, mais aussi la diversification des parcours professionnels dans le champ de l’histoire et le souci d’une plus grande ouverture à la diversité des perspectives sur le passé ont ouvert un nouveau cycle de réflexion sur son identité.
Dans ce contexte en mutation, l’IHAF continue d’agir comme un foyer de réflexion et de mobilisation autour de l’avenir de la discipline historique au Québec. Il demeure aussi l’instance fédératrice de la communauté historienne de l’Amérique française, mission qu’il poursuit notamment par la tenue de son congrès scientifique annuel toujours très fréquenté, par la remise de prix prestigieux en histoire de l’Amérique française et par la publication de la RHAF, qui s’impose toujours comme une référence auprès des spécialistes de l’histoire du Québec et de la francophonie nord-américaine.
Louise Bienvenue, Université de Sherbrooke
Julien Goyette, Université du Québec à Rimouski
François-Olivier Dorais, Université du Québec à Chicoutimi
Le présent texte a été réalisée à partir d’une communication préparée puis présentée par Louise Bienvenue et Julien Goyette dans le cadre du Congrès de l’IHAF d’octobre 2025. L’initiative s’inscrit dans un chantier plus large, qu’ils co-mènent avec François-Olivier Dorais, sur l’histoire de l’Institut et de sa revue.