Créé en 2009, ce prix récompense la meilleure thèse rédigée en français ou en anglais et dont le sujet porte sur l’histoire de l’Amérique française. La thèse de doctorat de Louise Dechêne, publiée sous le titre Habitants et marchands de Montréal au XVIIe siècle a marqué en quelque sorte un tournant dans la pratique de l’histoire de l’Amérique française. Dans cet esprit, le prix récompensera l’originalité de la contribution, la qualité de la recherche et de la méthodologie ainsi que la rigueur de la démarche intellectuelle.


Statue de Pierre Lemoyne (1661-1706) à La Havane

2021
Michael J. Davis
“Brothers in Arms”: The Le Moyne Family and the Atlantic World, 1685-1745
Université McGill, 2020

Avec sa thèse intitulée « « Brothers in Arms » »: The Le Moyne Family and the Atlantic World, 1685-1745 », Michael J. Davis propose un programme audacieux : rendre compte d’une partie de la genèse de l’empire français en Amérique à partir de l’expérience du clan familial Le Moyne. La démarche ne manque pas d’audace, dans la mesure où l’historiographie de la Nouvelle-France a maintes fois visité les jeux de coulisse métropolitains et le parcours des élites coloniales. Or, c’est précisément à ce niveau que Davis réalise un tour de force : il redéfinit le cadre d’interprétation, campé résolument à l’échelle de l’Amérique française, voire de l’empire tout court. Dans cette perspective, la colonie canadienne n’est plus le centre de l’analyse, mais plutôt l’une des parties constituantes d’un ensemble plus large.

L’appréciation de la trajectoire des membres du réseau familial Le Moyne, réalisée à l’aune de cette redéfinition, fait apparaître de nouveaux enjeux et permet de tracer les contours d’une identité élitaire contrastée. Elle révèle une culture familiale qui s’alimente aux divers recoins de l’empire, de la baie d’Hudson à la Louisiane en passant par les Caraïbes, Terre-Neuve, les rives du Mississippi – sans oublier la Guyane, La Rochelle, Rochefort et même Versailles. Appréhender l’Amérique française à cette échelle a eu un prix pour l’auteur : l’entreprise a exigé la consultation de plusieurs fonds d’archives en France, aux États-Unis et au Canada. À ces fonds permettant de rendre compte à la fois des activités de la famille Le Moyne et des affaires administratives de l’État, il faut ajouter ceux qui relèvent de l’exercice prosopographique en tant que tel. Il en résulte une thèse qui fait (re)découvrir les confins de l’Amérique à partir des destins individuels, sans pour autant sacrifier les défis de l’Empire – bien au contraire.

La démonstration, construite sur le mode chrono-thématique, comporte six volets où sont notamment analysés le commerce de la fourrure, les relations diplomatiques, la sociabilité, la propriété foncière, l’administration étatique et plus généralement les réseaux de pouvoir. Chemin faisant, l’auteur décortique divers épisodes marquants de la trajectoire des membres les plus en vue de la famille Le Moyne – en phase avec les enjeux impériaux du temps. Prenant notamment à témoin Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, Joseph Le Moyne de Sérigny, Charles Le Moyne de Longueuil et Antoine Le Moyne de Châteauguay, qui fraient à la fois dans le commerce, la diplomatie, le militaire et l’administration coloniale, l’auteur dévoile une culture coloniale singulière, à cheval entre les impératifs familiaux, l’opportunisme et le sens du devoir envers le roi.

Au bout du compte, la thèse montre l’incroyable densité et la complexité des réseaux de pouvoir coloniaux, positionnant du même coup l’Amérique comme une puissante plateforme d’opportunités. Enfin, cette richesse interprétative est livrée au moyen d’une plume à la fois précise, habile et élégante, qui fait parfois oublier les rigueurs de l’exercice académique que représente une thèse. Dans un concours du prix Louise-Dechêne particulièrement relevé cette année, le jury salue cette enquête d’envergure qui nous permet d’accéder à la fois au quotidien des acteurs sur le terrain et aux tiraillements politiques coloniaux. Cette thèse de Michael J. Davis, résolument atlantique, dégage un nouveau récit de l’expérience de l’Amérique française qui renferme assurément les atouts d’un livre percutant.

palomino-carte2019

Jean-François PALOMINO
L’État et l’espace colonial : savoirs géographiques entre la France et la Nouvelle-France aux XVIIe et XVIIIe siècles
Thèse de doctorat (histoire), Université de Montréal, 2018.

Avec sa thèse intitulée L’État et l’espace colonial : savoirs géographiques entre la France et la Nouvelle-France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Jean-François Palomino met à nu les mécanismes de production et d’utilisation des documents cartographiques réalisés par ou pour l’État en Nouvelle-France. Bien que de nombreux travaux portant sur cette période ont jusqu’à présent mis à contribution ce type de source, aucun chercheur n’avait à ce jour interprété ce corpus comme objet d’histoire à part entière. La force de la démarche de l’auteur repose d’ailleurs sur une double gageure : mettre au jour un corpus iconographique étendu, et l’arrimer à la dynamique géopolitique coloniale française en Amérique du Nord. Le pari des sources est à la hauteur des ambitions : cartes régionales ou continentales, cartes cadastrales, hydrographiques, et topographiques, colligées à la fois dans les centres d’archives de France, du Royaume-Uni, des États-Unis et du Canada. À cet assemblage inusité s’additionnent des récits de voyage, diverses correspondances, ainsi que de multiples rapports et mémoires.

La démonstration elle-même, qui court sur six chapitres, fait découvrir au lecteur la prise de possession de l’Amérique du Nord par le Royaume de France à partir d’une analyse des savoirs géographiques. Du Mississipi à Terre-Neuve, l’ensemble de l’Empire français d’Amérique apparaît ainsi comme un vaste terrain de jeu pour une série de fonctionnaires, de géographes, d’hydrographes, d’ingénieurs et d’explorateurs qui en apprécient les contours. Du règne du Roi Soleil à la Conquête, l’auteur fait visiter au lecteur les différents contextes de production de ces documents cartographiques hautement stratégiques et symboliques. De l’atelier du cartographe aux postes avancés des trafiquants de fourrure, en passant par la cour et les officines des administrateurs coloniaux, le lecteur apprécie la somme des interactions qui mènent ultimement à leur réalisation. La force de la démonstration repose sur la capacité de l’auteur à faire vivre le processus de genèse des cartes elles-mêmes, qui permettent d’apporter un éclairage surprenant à l’évolution de l’Empire français d’Amérique en tant que tel. Cette démonstration convaincante est soutenue par une langue à la fois riche et précise, qui rend compte de manière incisive des subtilités qui sous-tendent les négociations qui concourent à la production des cartes.

En bout de ligne, parce qu’il livre de nouvelles clés d’interprétation pour les documents cartographiques coloniaux, le jury considère que l’auteur offre une contribution majeure qui bénéficiera aux futures générations de chercheurs. Les membres du jury tiennent à souligner que la thèse participe à mettre au jour de manière exemplaire la genèse de l’espace colonial français en Amérique, tout en contribuant plus largement à éclairer les mécanismes de prise de possession des territoires par les puissances coloniales.

2015

Maxime GOHIER
La pratique pétitionnaire des Amérindiens dans la vallée du Saint-Laurent sous le régime britannique : pouvoir, représentation et légitimité (1760-1860)
Thèse de doctorat (histoire), Université du Québec à Montréal, 2014.

Les membres du jury sont heureux de décerner le Prix Louise-Dechêne à Maxime Gohier pour sa thèse intitulée « La pratique pétitionnaire des Amérindiens dans la vallée du Saint-Laurent sous le régime britannique : pouvoir, représentation et légitimité (1760-1860) ». Dans cette thèse magistrale, l’auteur aborde la question des pétitions amérindiennes d’une manière très originale. Plutôt que de porter attention au contenu des diverses pétitions soumises au pouvoir britannique par les Amérindiens résidant dans la vallée du Saint-Laurent, l’auteur s’intéresse à la pratique pétitionnaire comme telle.

Basée sur une problématique originale, sur une érudition historiographique et historique impressionnante, sur une recherche exhaustive et sur une analyse rigoureuse, la thèse aborde trois questions fondamentales. Elle étudie le processus par lequel les communautés amérindiennes ont adopté la pétition comme moyen privilégié pour communiquer avec le pouvoir britannique, l’utilisation que les Amérindiens ont faite de cette pratique entre 1760 et 1860 ainsi que l’impact de l’adoption et de l’évolution de cette pratique sur la vie des communautés amérindiennes et sur leurs relations avec les autorités britanniques et canadiennes. L’auteur démontre que les pétitions doivent être comprises d’abord et avant tout comme des documents de nature politique puisqu’elles sont « le résultat d’un ensemble de luttes de pouvoir et de jeux d’influence » au sein des communautés amérindiennes. Il démontre également que l’adoption de la pratique pétitionnaire à partir de 1760 par les Amérindiens a eu deux grandes conséquences. Elle a d’abord permis la reconfiguration des relations de pouvoir entre les Amérindiens et les autorités britanniques dans un cadre inégalitaire, ce qui a permis la marginalisation politique et juridique des communautés autochtones au dix-neuvième siècle. Elle a également participé à la transformation des sociétés amérindiennes. Si les pétitions ont d’abord été utilisées par les chefs pour asseoir leur autorité sur leur communauté, elles ont aussi contribué au processus de démocratisation des sociétés autochtones en permettant l’émergence d’une opposition aux chefs traditionnels à partir des années 1830.

En décernant le prix Louise-Dechêne à la thèse de Maxime Gohier, les membres du jury veulent souligner la contribution exceptionnelle de cette thèse à une facette méconnue de l’histoire de l’Amérique française.

2013

Mario MIMEAULT
La correspondance de la famille de Theodore-Jean Lamontagne (1852-1896). La lettre, véhicule d’une identité migratoire
Thèse de doctorat (histoire), Université Laval, 2011.

Le prix Louise-Dechêne est attribué à Mario Mimeault pour sa thèse « La correspondance de la famille de Theodore-Jean Lamontagne (1852-1896). La lettre, véhicule d’une identité migratoire. » Le prix récompense l’originalité de la contribution, la qualité de la recherche et de la méthodologie ainsi que la rigueur de la démarche intellectuelle d’une thèse portant sur l’Amérique française. Le jury n’eut aucune difficulté à identifier toutes ces qualités chez Mario Mimeault. Dans une optique résolument nord-américaine, Mimeault trace les échanges de plus en plus complexes des descendants d’un migrant canadien-français de la Côte-du-Sud vers les quatre coins de l’Amérique du Nord. Joignant un appareil conceptuel exceptionnel et une recherche colossale en archives, Mimeault reconstruit le vaste réseau d’affections et d’obligations qui unit les Lamontagne dans une communauté familiale dont l’existence n’est perceptible que par leurs échanges épistolaires. À travers ces milliers de lettres, les conversations des Lamontagne révèlent avec force les réalités et les difficultés des migrants canadiens-français pendant la deuxième moitie du 19e siècle, mais surtout comment l’éloignement géographique des Lamontagne n’effrite pas les liens familiaux, mais plutôt les transforme en une nouvelle intimité familiale, créée par l’échange de lettres. En somme, Mimeault a produit un travail historique d’une grande importance.

2011

Jarett HENDERSON
Uncivil subjects : Metropolitan Meddling, Conditional Loyalty, and Lord Durham’s 1838 Administration of Lower Canada
Thèse de doctorat (histoire), Université York, 2010.

Dans sa thèse de doctorat soutenue en septembre 2010, Jarett Henderson reprend un sujet à propos duquel les historiens croyaient sans doute avoir tout dit et tout écrit: la visite éclair dans la colonie et le court régime de John George Lambton, Lord Durham, en 1838. Partant du constat selon lequel on a accordé jusqu’ici beaucoup plus d’attention au rapport de Durham qu’au mandat et à la mission qui lui ont été confiés, Henderson propose une interprétation originale, et par-là courageuse, d’un point d’histoire qui continue de nos jours à susciter des passions.

À travers de constants va-et-vient entre les scènes coloniale et impériale, Henderson examine la réception faite à lord Durham lors son bref séjour dans la colonie et l’horizon d’attente qui entourait son administration, tout en montrant à quel point la rédaction du Report on the Affairs of British North America a été conditionnée par les débats qui avaient cours à ce moment au sein de l’Empire concernant les droits politiques, sociaux et culturels qu’il convenait d’accorder aux différents sujets britanniques. Prenant en compte l’expérience concrète que Durham avait de l’Empire et les jugements posés par les uns et les autres sur son entourage, l’auteur intègre habilement à son étude la perspective genrée tout en rejoignant le champ en plein essor de la « nouvelle histoire de l’Empire ».

Tirant parti d’une vaste documentation en français et en anglais, écrite dans un style dynamique, la thèse d’Henderson montre la voie à suivre à quiconque souhaite renouer avec l’histoire politique sans pour cela sacrifier les acquis de l’histoire sociale ou renoncer à la fraîcheur de l’histoire culturelle.